Français, langue ardente

XIVe Congrès mondial

Fédération Internationale des Professeurs de Français

Du 14 au 21 juillet 2016

Parlez-vous le français de Liège ?


Oufti !


Les armoiries de Liège n’ont ni lambrequin ni manteau ni devise. Les héraldistes pourront bien se disputer l’invention des éventuels cimiers et tenants : la devise, quant à elle, s’impose d’emblée.

En général, les devises sont des injonctions, des menaces, des exercices de narcissisme ; ce sont des contractions de programme, des lyophilisations d’épopées. Mais en voici une qui rompt avec cette uniformité attristante : elle n’est que joyeux constat, sans objet défini. Le lecteur l’aura deviné : elle s’énonce, ou plutôt se crie « oufti ». Les étymologistes vous expliqueront doctement qu’oufti est construit sur l’interjection « ouf », prise non pas comme marquant le soulagement qu’on éprouve à l’issue d’une épreuve périlleuse ou la satisfaction d’être arrivé au terme d’un travail pesant, mais comme exprimant un sentiment intense. Le plus souvent, ce sentiment est négatif : douleur ou étouffement. Mais, positif, le valeureux Liégeois l’utilise aussi pour la satisfaction étonnée ou l’admiration distanciée. Quant au « ti », on y aura reconnu le pronom « toi » en wallon. L’intense émotion n’est donc pas vécue dans la solitude, mais dans la communion. Ce qui n’est guère étonnant : le Liégeois est un grand communiant. Soulignons que, pour rester dans le registre positif, le « ti » est ici purifié de sa connotation grossière (le Wallon, grand siècle en cela, ne tutoie point mais voussoie) : il n’a conservé que sa nuance familière. Et en saine alchimie, lorsqu’il se marie au positif, le familier enfante le jovial.

Le tout se traduit aisément : cela va de « c’est pas vrai j’hallucine » à « ça, je le kiffe grave ». Faut-il dès lors s’étonner que les publicitaires vendeurs de voitures ou de forfaits téléphoniques, jamais en retard d’une prostitution, aient tenté d’appâter le Liégeois (et la Liégeoise, que nous n’aurons garde d’oublier) à coup d’ouftis ?

L’efficacité de l’expression provient sans nul doute de son caractère totalisateur et conquérant. Elle constitue en effet une exploration quasi instantanée de toutes les virtualités phonétiques imaginables. Observez-vous. Quand vous prononcez le « ouf », vos lèvres se projettent en avant, s’arrondissant fermement, tandis que, simultanément, votre langue se masse dans l’arrière de votre cavité buccale. Tout à coup, c’est le « ti » : brusquement la bouche s’ouvre largement en reculant, mais votre langue, elle, se projette en avant. Vous êtes passé de la voyelle la plus postérieure à la plus antérieure. De fermé à ouvert, d’en arrière en avant : n’est-ce pas là la définition du progrès ? La devise offre ainsi une superbe application d’un principe défini par Claude Lévi-Strauss (« La pensée mythique procède de la prise de conscience de certaines oppositions et tend à leur médiation progressive », Anthropologie structurale : 248). Elle fait coexister, dans un espace restreint, l’avant et l’arrière, le fermé et l’ouvert, le concentré et l’étendu, le circulaire et le linéaire, donnant au locuteur le sentiments d’une grande puissance. Sans doute est-ce là la source de sa séduction.

Notons aussi que l’oufti manifeste l’œcuménisme du Liégeois, trop aisément accusé de nombrilisme. Si les devises sont en général désespérément monoglottes, il a dans la sienne réussi à conjoindre étroitement deux langues distinctes : le français et le wallon. Se manifeste aussi la réserve de celui qui est fréquemment dépeint comme expansif : énoncer « oufti » ne nécessite aucune démonstration gestuelle complémentaire. On peut même dire « oufti » en gardant calmement les mains dans les poches. Il est également assez rare que l’on réduplique la devise (ou alors, on le fait en l’abrégeant spectaculairement, ce qui fait de l’exercice une sorte de virelangue). Tout est dans la voix : pour exprimer un étonnement ou une satisfaction majuscules, chaque syllabe de la devise peut être allongée en même temps que renforcée. Ce traitement peut aussi n’affecter que le « ti » seul. On comprend aisément qu’un peuple de musiciens puisse varier à l’infini sur ce thème.

A propos de variation, indiquons en passant qu’on trouvera aisément des variantes de « oufti ». Il y a par exemple la variante « ouftoi », qui relève de l’hypercorrectisme (hypercorrectisme ? C’est la maladie dont souffrent les gens qui disent « bon appévos » — et même « appévous » — pour bannir le «  ti » grossier de « bon appétit » ; ce sont les mêmes qui disent « noirasthénique » pour être surs de ne pas dire « neûr »). À condamner, évidemment : non pas pour crime de lèse-dialecte, mais parce que « ouftoi » est dépourvu de toutes les vertus phonétiques et interlinguistiques qui viennent d’être détaillées. Il y a aussi les variantes « Oufti banane » et « oufti minga », plus inventives. Ces dernières ajoutent indéniablement un piment d’exotisme à la devise standard (piment renforcé par le fait que — dans le second cas surtout — ces expressions bravent l’honnêteté). Mais en vain : elles ne font que radicaliser la valeur de métissage culturel que l’expression contient déjà.

L’amateur élégant aura donc à cœur d’en rester à la version sobre, dont l’efficacité n’est plus à démontrer.